Rencontre avec L’Andro Gynette

10.05.2017 - Editorial board
© L'Andro Gynette - L'Andro Gynette, Les Fleurs du Mal - BELGIANBOUTIQUE

Une tatoueuse - ou plutôt dermographiste - qui sort du commun. Nous avons pu la rencontrer à l’occasion d’une interview exclusive. Dès l’âge de 17 ans, cette artiste développe une passion pour le tatouage. Mais d’où lui vient cette passion? Quel est le style qu’elle adopte? Explications...

Belgian Boutique: "Peux-tu présenter ton parcours de tatoué et tatoueur?"

L'Andro Gynette: “Tatoué, j’ai commencé à 17 ans. Je n’aurais pas dû, c’est pas bien (rires) ! Donc, j’allais avoir 18 ans, mais quelques mois plus tard. J’ai fait mon premier Tattoo sur un coup de tête et tout ce qu’il ne fallait pas faire je l’ai fait ! C’est à dire, j’habitais dans la petite province de Martigues dans le Sud de la France. Ma mère habitait à Marrakech et a bercé mon enfance avec les bouquins de Khalil Gibran. On avait deux pauvres shop de tattoo à Martigues, dont un qui puait. Je me rappelle très bien. Je me suis rendue compte qu’en fait c’était à cause de la javel. Elle peut amener une mauvaise odeur des fois, donc pas forcément ce qu’on pourrait croire. Du coup j’évitais ce shop, et puis un jour je vois ce second magasin qui me paraissait beaucoup plus propre et surtout nouveau! J’entre dans le shop et je commence à feuilleter le book, et spontanément je vois des imprimés de calligraphies de Khalil Gibran. A ce moment-là, je me dis “c’est ça qu’il me faut”: la phrase que je voulais et je ne sais pas pourquoi, je la vois et je la prends. J’ai quitté le shop pour me renseigner sur un bon tatoueur de la région. Après m’être renseignée, j’arrive dans un shop tenu par un ancien employé de mes parents. Cette phrase de Khalid Gibran était en fait pour ma mère qui allait partir au Maroc.
Après cela, je ne me suis plus fait tatouer pendant des années et tout d’un coup je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais j’ai développé un intérêt particulier pour le tatouage. On m’a mis un magazine dans les mains et la ça a été une explosion de joie!

Mon parcours de tatoueur s’est fait très vite. Peu après mon arrivée à Bruxelles, je me suis dirigée vers Léa pour me faire tatouer. Lors de la première semaine de tatouage, Peter Aurish était en guest à Bruxelles et ne savait pas où dormir. Je lui ai proposé de l’héberger avec sa copine et il a accepté. Il a aussi très vite compris que j’étais passionnée par le tatouage et m’a suggérée de le suivre à Berlin pendant une semaine pour voir comment les choses se passent dans un shop. Mais une semaine, c’était trop court pour apprendre. De là, j’ai commencé à me poser des questions comme celles  concernant l’hygiène. Je me suis aussi intéressée aux écoles de tatouage qui apprennaient notamment les conditions d’hygiènes à appliquer dans un shop. En discutant avec Léa, j’apprends très vite que ces écoles sont de l’arnaque. Elle me disait: “ne fais pas ça, ils vont te demander 2000€ pour te former en 2 mois pour des trucs sur lesquels tu ne seras même pas formée!” 
Finalement, elle m’avertit que le shop cherchait un apprenti pour les vendredis, samedis et dimanches. Un soir, alors que je venais d’arriver au bar où je travaillais, je reçois un appel de Léa qui me dit que je commence “demain à 11h”.
J’ai été apprentie à la Boucherie Moderne pendant 6 mois, j’ai pu apprendre à nettoyer les buses faire l’accueil, à renseigner sur les prix et à monter et démonter un spot. Je postais mes dessins sur internet et ils prennaient pas mal d’essor avant même que je commence à tatouer. Et après ces 6 mois je suis passée à faire les journées. Donc ça s’est bien goupillé et tout est allé super vite. J’ai commencé sur mon ex de l’époque, sur des potes de bars, des potes de potes… les gens te font vite confiance. On ne se rend pas compte mais ça va vraiment très vite”.

Belgian Boutique: "D’où te vient ton style du phrasé si particulier?"

L'Andro Gynette: "The Prodigy. La première fois que je les ai vus c’était sur Mtv et je me suis dit “c’est ça que je veux faire”. Après ça, il y a eu toute la période TTC, Club des Loosers, la Caution etc, qui (eux) représentaient toute une vague de rap qui travaillait beaucoup sur le phrasé et qui a vachement influencé mes 17 ans, et ce jusqu'à mes 20 ans. A l’époque, je m’amusais avec un pote, à faire des battles de punchlines sur MSN. Je faisais la même chose avec ma mère pour me marrer. J'ai aussi eu un petit copain à Marrakech qui était très axé sur les phrases et l’importance des mots. On jouait aussi beaucoup sur les mots avec lui, on avait d'énormes échanges par mail, parfois juste un mot qui pouvait représenter un message. Il fallait donc vraiment choisir le bon mot. Entre mon pote avec qui je faisais des battles de punchlines, ma mère avec laquelle j'avais ces battles, cet ex-copain qui était très dur avec moi, qui m'a demandée beaucoup de rigueur et d'exigence au niveau de mes mots, et l’influence du rap tout cela a développé toute l'affaire du jeu de mot. Ca n’a rien à voir avec ce que j’aurais pu voir dans un courant d’art. En fait, je me rends compte qu'il n'y a rien dans l'art qui a eu une répercussion sur mon travail".

© L'Andro Gynette - L'Andro Gynette, Des Cendres EN ENFER - BELGIANBOUTIQUE

Belgian Boutique: "Ton travail est très important, brut et sarcastique. Peux-tu nous décrire en quelques mots ton processus créatif?"

L'Andro Gynette: "Ça vient de tout. Ce processus a vachement évolué pour moi. Quand j'ai commencé, j’étais influencée par des sentiments qui n'étaient pas très joyeux et que je voulais exprimer. Maintenant, j'ai plutôt envie de discuter de choses qui me font marrer et étant donné que j'ai pas mal de rendez-vous, j'essaie aussi de prendre du recul et au lieu de m'exprimer moi, j'ai envie de partager. J'arrive à un stade où j'ai plus envie de leur laisser la place, même si j'ai toujours eu envie de partager avec eux, et de n'être que le medium qui va les aider à s'exprimer. On passe vraiment un moment. Les moments que je passe avec des clients, que ce soit pendant une, deux, cinq ou six heures, on discute, on partage et on rigole. On se découvre l'un et l'autre et ça, j'aime bien. C'est vraiment important pour moi, en tout cas pour mon équilibre psychologique, là où avant mon équilibre psychologique reposait sur le fait d'exprimer des choses qui n'allaient pas. Mais aujourd’hui, je n’ai plus envie d'être malheureuse".

Belgian Boutique: "Il me semble qu'en débutant, lorsque tu accouchais d'un dessin, c'était dur..."

L'Andro Gynette: "C'était dur parce que ça venait d'un truc que je vivais sur le moment. Cela pouvait être une rupture, une solitude, une déception. J'ai eu une grosse rupture qui m'a fait énormément de mal, qui a duré 6 mois. Pendant ces 6 mois, j'ai pondu que des trucs trash parce que j'avais grave souffert du truc. J'étais vraiment très mal. Je ressens encore de la colère, il m'arrive encore d'exprimer de la colère, parce que je suis encore contre certaines choses, qui font que le rapport avec l'être humain peut me décevoir. Mais j'ai plus du tout envie de rentrer dans ces schémas. J'essaie vraiment de m'épanouir, d'être heureuse et, quitte à partager quelque chose avec mes clients, qu'ils repartent avec ce sentiment d'avoir envie d'être heureux".

Belgian Boutique: "Tu te définis comme dermographiste - anthropophage?"

L'Andro Gynette: "Plutôt anthropophage, mais non, parce que je n’ai plus besoin de ça. A l’époque c’était une référence à la Boucherie Moderne parce que c’est l’endroit où j’avais fait mon apprentissage. Après, oui je reste toujours dermographiste puisque cela reste quand même un travail".

Belgian Boutique: "Et pourquoi dermographiste et pas tatoueuse?"

L'Andro Gynette: "C’est con mais quand tu dis “tatoueur” à quelqu’un, soit ça fait flipper, soit ce quelqu’un a l’impression que t’es la personne la plus hype du monde. Il y a vraiment ces deux aspects-là. Dans tous les cas, aucun ne m’intéresse. Le tatouage est à la fois une passion ET un travail. C’est en aucun cas pour moi une mise en valeur d’artiste, ni un métier dans lequel je me reconnais pour cracher sur la société ou des trucs comme ca, ca n’a rien à voir. Quand tu dis que t’es dermographiste, y a un aspect, un rapport vraiment au graphisme. Les gens, pourtant, ne comprennent pas de suite. Pourtant c’est écrit, c’est “dermo”, c’est la peau. Dermographie, c’est du dessin sur la peau, c’est du graphisme sur la peau. Donc pour moi c’est vraiment un travail.
Donc mon rapport au fait d’être tatoueur/dermographiste si tu veux, c’est vraiment un travail de respect, d’échange, de partage. Que je pourrais pas me permettre dans un autre boulot en plus, donc y a deux fois plus de respect pour moi dans ce travail là quoi. Je ne sais pas si c’est assez clair. Pour moi dermographiste c’est une façon d’exprimer que c’est un travail respectueux, respectable et qui respecte les autres, contrairement à tout ce que toute l’image, tout les stéréotypes de tatoueurs qu’on a autour".

Belgian Boutique: "Une rencontre avec un artiste qui t’aurait marquée?"

L'Andro Gynette: "C’est un groupe de 3 mecs qui étaient passés chez Madame Moustache plusieurs fois et qui fait des tournées en Europe. Ce groupe a fait des chansons qui m’ont pas mal sauvée la vie pendant longtemps. Je me suis rendue compte que le chanteur suivait ce que je faisais, et l’année où j’étais à Nancy, ils sont venus pour se faire tatouer et c’était super chouette. En plus de ça, il y a eu le concert de TTC, où je me suis retrouvée à l’arrache avec un bracelet backstage et j’ai pu passé la soirée avec eux: c’était génial".

© L'Andro Gynette - L'Andro Gynette, LA Vie en Roses, fanees - BELGIANBOUTIQUE

Belgian Boutique: "Quel est le dernier projet qui t’a le plus emballé?"

L'Andro Gynette: "D’ici peu de temps - mais je dois rappeler le client pour lui fixer une date - je ferai “Souffrir en silence, Pourrir en silence”. J’aime bien, parce que finalement les gens trouvent des jeux de mots sans moi et je trouve cela encore plus excitant. En même temps, tous les projets m’emballent dans la mesure où j’aime bien ce que je partage avec mes clients".

Belgian Boutique: "Où te vois-tu dans plus ou moins 10 ans?"

L'Andro Gynette: "J’en ai strictement aucune idée. J’espère que je serai en vie. Parce que je suis tellement nareuse, stressée, angoissée, que j’ai toujours peur de clamser du jour au lendemain. Mais dans 10 ans, j’en ai aucune idée".

Belgian Boutique: "Tu seras toujours tatoueuse?"

L'Andro Gynette: "J’en ai aucune idée, je ne sais même pas si je ferais encore du tattoo. Je ne sais plus du tout. Pendant un temps, je t’aurais dit “oui je ferai ça toute ma vie”. Mais je te parlais d’association tout à l’heure, j’aimerais bien à terme pouvoir moi m’acheter une bonne baraque dans laquelle, une toute petite baraque mais avec un grand jardin pour que je puisse servir de famille d’accueil pour des chiens".

Belgian Boutique: "Parmi tes propres créations, la ou lesquelles t’ont le plus marquée(s) ? Pourquoi ?"

L'Andro Gynette: "“Je ne crois pas en l’être humain”, fait partie d’une des plus fortes parce que c’était vraiment un des moments les plus difficiles de ma vie.
C’est le jeu de mot le plus percutant que j’aie pu faire. Après il y en a d’autres que je trouve assez drôles comme: “
Ta bite, mon couteau”. La cliente à qui j’ai fait ce tattoo l’a fait faire chez opinel et avec l’aide d’un prothésiste dentaire à ajouter les dents. Elle a également fait graver sur la lame “ta bite” et de l’autre côté "mon couteau". Le plus cool dans tout ça, c’est qu’elle me l’a envoyé. C’est assez dingue que grâce à elle, j’ai vraiment quelque chose que j’ai moi-même dessiné".

Belgian Boutique: "As-tu déjà eu une expérience négative avec un client?"

L'Andro Gynette: "Oui, plusieurs fois pour des raisons différentes. Il arrive que des clients râlent parce que je n'ai pas pris leur tattoo en photo et qu’il n’est pas publié sur Instagram. Du coup, je me demande s’ils viennent pour se faire tatouer ou seulement pour être publié? Ca c’est la vraie question. Autrement, lors d’une de mes guests à Paris, un client est venu avec sa chérie se faire tatouer. Ils voulaient quelque chose en commun dans leur tattoo mais deux tattoos différents. Pour être sûre qu’ils ne s’influenceraient pas, je leur ai demandé si on pouvait choisir ensemble le motif commun et après, discuter avec eux un à un sur le design du tattoo. Je fonctionne toujours comme ça. Je refuse souvent des accompagnants. Si un accompagnant est présent je demande qu’il se taise, qu’il ne donne pas son avis. Quand on fait un tattoo, c’est quelque chose de personnel, on va le porter toute sa vie. C’est quelque chose qu’on fait pour soi, pas pour quelqu’un d’autre. Le gars n’a pas apprécié du tout. Il voulait même partir. J’ai dû lui expliquer que c’était ma façon de procéder. Je crée un projet dans le respect de la personne et de ses singularités. Il y avait vraiment une idée de faire un tattoo singulier avec juste un truc en commun. Donc il fallait qu’à un moment il y ait une séparation. Plus récemment, un client est venu de très loin pour se faire tatouer un flash. A la dernière minute, il a voulu changer la phrase. Le problème, c’est que modifier le texte du dessin aurait fait perdre tout le sens du dessin. J’ai dû lui dire que les flash n’était pas modifiables. Modifier un dessin est déjà quelque chose de compliqué, mais enlever carrément la phrase dénaturerait totalement l’origine et le sens du dessin. 
Dans ce genre de cas je propose de refaire un dessin similaire, mais qui ne sera pas pareil avec une autre phrase en dessous. Il m’a répondu: “non, non mais c’est ce dessin là que je veux”. Et ça a été très compliqué parce que finalement il a quand même pris le dessin avec la phrase. Mais tatouer quelqu’un, quand tu sais qu’à la base, c’était pas forcément la phrase qu’il voulait… Les gens prennent un flash parce que ca correspond à leur histoire, à leur parcours, à leur truc. Et là y avait un truc qui clochait. Maintenant, c’est dit officiellement dans le mail automatique que j'envoie: les flashs, sont non-modifiables”.

© L'Andro Gynette - L'Andro Gynette, Pardon - BELGIANBOUTIQUE

Belgian Boutique: "Que pense ton entourage, ta famille du fait que tu sois dans le monde du tatouage?"

L'Andro Gynette: "Il y a plein d’avis hyper différents. Personne au sein de ma famille ne rejette l’idée… On a chacun eu un parcours assez atypique..."

Belgian Boutique: "Un parcours atypique…?"

 

L'Andro Gynette: "Quand je dis atypique, c’est vraiment atypique… Moi, on considère que j’ai vraiment réussi parce que je m’en suis sortie toute seule. Les membres de ma famille n’aiment pas trop le tattoo, notamment ma tante Ginette, mais après ils sont tous très fiers parce qu'ils disent “avec les parents que t’as eu” - parents qui étaient très absents - “t’as quand même réussi à t’en sortir”Je suis quelqu’un de très droit. Je ne bois pas, je ne me drogue pas, je suis correcte… Ils sont tous très fiers de la personne que je suis devenue. J’aurais pu facilement mal tourner, donc finalement le tattoo, ça passe plutôt bien. Même si ça peut avoir mauvaise réputation, l’impact et le côté positif que ça peut avoir sur les gens est beaucoup plus important et moins néfaste que ce que peuvent penser certains. Mon travail reste un chouette boulot, avec de bonnes valeurs et qui correspond aussi à ce que moi j’ai envie de transmettre et de laisser".

Belgian Boutique: "Où peut-on te trouver actuellement?"

L'Andro Gynette:"On peut me trouver dans mon atelier privé à Bruxelles. Il n’y a pas pignon sur rue parce que j’ai envie de garder les choses intimes. C’est une des raisons pour lesquelles je ne laisse pas mon numéro de téléphone non plus. Ici, l’accès est strictement réservé sur rendez-vous. Donc on fixe un rencard dans le coin, je viens chercher les gens et comme ça après on discute et on est bien. Et on est sûr que personne ne viendra nous embêter ou sonner à la porte. Quand tu tatoues, il arrive que la personne soit à moitié nue. En fait il y a toujours un moment où la personne se met à nu, dans tous les sens du terme. Que ce soit physiquement ou psychologiquement. La façon avec laquelle je travaille mes dessins me demande de faire des choix et me retrouver dans un espace avec pignon sur rue ou alors avec un accès facile pour tout le monde, ça ne correspond pas du tout à mon éthique de travail".

Belgian Boutique: "Un petit mot pour la fin?"

L'Andro Gynette: "Je ne sais pas (rires). J’ai pleins de mots, pleins de jeux de mots à venir. Donc je n'ai pas encore de mots de la fin".

© L'Andro Gynette - L'Andro Gynette, Eclater en sanglots  - BELGIANBOUTIQUE

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